Galerie Suzanne Tarasieve Paris - Circonvolutions

05.09.25 – 29.10.25

Pour sa première venue chez Manifesta, la Galerie Suzanne Tarasieve propose une exposition collective où le vêtement et le textile, leurs plis, leurs enchevêtrements et leurs volutes dessinent notre rapport au corps, à la matière et à l’espace, réel ou symbolique.

À travers les œuvres de neuf artistes contemporains, le drapé devient à la fois motif plastique et métaphore : de l’intime au politique, du visible au dissimulé, il explore les tensions du corps et de l’image, les jeux de présence et d’effacement. Si certaines œuvres convoquent des esthétiques baroques ou maximalistes, d’autres engagent une réflexion plus épurée sur la trace, le mouvement, la mémoire du tissu.

Le drapé, par son langage de plis et de flux, évoque déjà une dynamique, un déplacement souple, il est le signe d’une « indomptable vitalité » (Georges Didi-Huberman). En échappant à la ligne droite, il introduit la notion de circonvolution : un mouvement qui n’est pas purement ornemental, mais révélateur d’une pensée en spirale, d’un détour nécessaire. Les artistes réunis dans cette exposition interrogent ces formes de déambulation (physiques, mentales ou historiques) qui refusent la linéarité pour lui préférer la courbe et l’entrelacement.

C’est dans cette tension que s’inscrit le travail de Youcef Korichi (1974, Constantine), dont les toiles récentes prolongent un questionnement central dans sa pratique : qu’est-ce que faire peinture ? À partir de motifs préexistants — tableaux historiques ou documents photographiques — l’artiste recadre, recompose, isole, pour extraire l’image de la saturation du monde contemporain. Dans sa dernière série, inspirée du Vol des sorcières de Goya (1797-1798), il peint des corps en lévitation sur fond noir, vêtus de simples étoffes, avec une précision quasi-photographique. Ces figures suspendues évoquent autant la peinture religieuse qu’un sabbat occulte ou la danse contemporaine.

Cette relation ambivalente entre corps, vêtement et environnement se retrouve chez Romain Bernini (1979, France), qui explore davantage la porosité entre identité et nature. Ses personnages, ancrés dans une esthétique résolument contemporaine — jeans, sweats, baskets — semblent en voie de dissolution dans des paysages fantastiques, aux couleurs vives et irréelles. Inspiré par la rupture entre sociétés modernes et mondes ancestraux, Bernini déploie un univers peuplé de jungles luxuriantes, d’animaux dits « exotiques » et de figures solitaires, à la fois chamans et anonymes du quotidien désabusés.

Par la virtuosité de son dessin au fusain, Nina Mae Fowler (1981, Grande-Bretagne) revisite l’imagerie hollywoodienne des années 1950 pour en exposer les mécanismes d’idéalisation, de pouvoir et d’exclusion. Sa pratique du dessin ne se limite pas à l’image : cadrages, passe-partout, encadrements font partie intégrante de l’œuvre et prolongent la narration dans chaque détail visible. L’ambiguïté de son travail réside dans l’écart saisissant entre la finesse technique — presque hypnotique — et la violence sourde des thèmes abordés. L’œuvre Butter, exposée pour la première fois et inspirée du film Secret Ceremony (1968) de Joseph Losey, en est un exemple frappant : dans ce portrait d’Elizabeth Taylor, saisie à un moment particulièrement dramatique du film, le drap froissé qui encadre le visage se fait linceul, soulignant l’intensité et la vulnérabilité de l’expression de l’actrice.

Chez Hugo Guérin (1990, France), c’est le corps lui-même qui porte la marque d’un certain désordre. Fasciné par la figure du monstre, son travail décline un bestiaire de corps déformés et hybrides, tout aussi vulnérables que menaçants. Ils trahissent une nature inadaptée, incapable d’agir sur le monde, souvent tiraillée entre la pulsion et l’apathie. Inspiré par le bestiaire fantastique médiéval et la pop culture, l’artiste souligne les rapports de domestication à l’œuvre dans les dynamiques sociales et leur influence sur les corps. L’humain et l’animal deviennent des formes mêlées et malléables dont les métamorphoses expriment les pressions du monde extérieur, les caprices des hommes et leurs velléités de domination.

Les dernières œuvres de Lucien Murat (1986, France) pourraient évoquer une version post-apocalyptique d’un miroir baroque, mais ici, point de reflet, plutôt un chaos coloré qui évoque un paysage ravagé de flammes multicolores. Ces œuvres abstraites ne sont pas le fruit du hasard mais sont d’abord générées par une intelligence artificielle, qui crée des images cataclysmiques à partir des rapports environnementaux. Sélectionnées puis réinterprétées au pastel par l’artiste, elles sont des images prophétiques et renvoient à notre propre incapacité à nous représenter clairement cet avenir décidément inquiétant. Les cadres en bois brulés dépassent littéralement leur fonction ornementale pour venir dévorer le dessin, leurs mouvements se répondant avec une étrange harmonie.

Cette dialectique entre ruine et résistance traverse également le travail de Anne Wenzel (1972, Allemagne), dont les sculptures en céramique apparaissent comme des reliques en devenir. Réalisées d’après des statues vandalisées dans l’espace public, ses œuvres jouent des codes de la représentation du pouvoir et de la mémoire. Des drapés figés, des textures vitrifiées ou brûlées racontent l’érosion d’un récit occidental hégémonique. Le textile y devient surface fossilisée, mémoire pétrifiée d’un monde qui se délite. Chez Wenzel, la fragilité est monumentale, et la céramique, matériau souvent jugé décoratif, se fait politique.

Thomas Buswell (1998, Suisse) travaille, lui, à même la matérialité des choses. Sculptures, installations, textiles assemblés : son approche explore la relation entre formes organiques et structures humaines. Dans ses pièces récentes, les tissus récupérés, teints, froissés ou tendus gardent la trace de leur usage précédent, tandis que les objets dessinés à côté (pétards, trognons de pomme), viennent les inscrire dans un nouveau réseau des significations poétiques, érudites et loufoques à la fois.

Avec Recycle Group (duo d’artistes russes fondé par Andrey Blokhin et Georgy Kuznetsov, nés en Russie à la fin des années 80), le drapé prend une tournure technologique. Recycle Group continue d’explorer la double réalité qui s’impose à nous, à la fois matérielle et numérique. Les œuvres en matériaux industriels détournés jouent habilement avec les codes de la sculpture traditionnelle pour commenter l’impact des nouvelles technologies et des médias en ligne sur nos modes de vie. Leur série de haut-relief en grillage thermoformé, inspirés de la statuaire classique, donnent à voir avec un grand sens de la dramaturgie les impasses du monde moderne et des nouvelles technologies.

Alin Bozbiciu (1989, Roumanie) retranscrit dans de grandes compositions mouvantes d’impossibles chorégraphies réalisées par des figures au bord de l’abstraction. Il est héritier de l’École de Cluj, célèbre pour la rigueur de son enseignement classique et son utilisation novatrice de la couleur. Avec une palette réduite de couleurs froides, l’artiste aborde le médium de manière gestuelle et performative : le pinceau dessine dans le mouvement un corps, un visage, une note de couleur et un voile soulevé par le vent.